Roman 41

Le Maner, Monique, Roman 41, Éditions Triptyque, Fonds (fiction), 2009, 123 p.
Prix : 
18 $
ISBN : 
978-2-89031-648-5

Une nuit de tempête, deux hommes réfugiés dans un manoir. Pierre ne se souvient de rien dans sa vie, il est heureux, sans bagages. Adrien est chargé de valises, sacs et sacoches, il se rappelle tout, jusqu’aux cent trois souvenirs de l’ours en peluche de son enfance. Les objets sortent des sacs, font jaillir les souvenirs, en viennent à tisser, entre Pierre et Adrien, un lien inexplicable. Surviendra la jeune Cécile, qui a l’air d’en savoir plus sur toute cette histoire qu’elle veut bien le dire.

Cette même nuit, une vieille femme agonise, elle se souvient elle aussi. Elle écoute Pierre, Adrien et Cécile. Elle fait peut-être plus que les écouter…

Un récit poétique et grinçant, parfois drôle et poignant, qui conte nos détresses et nos mensonges, mais aussi l’amour de la vie, le pouvoir de la parole sur le silence, la puissance de l’écriture.

 

 

[extrait]

 

 

[...] La souffrance du souvenir n’était rien à côté de ce qui surgissait à présent, le transperçait sans crier gare, la douleur de l’objet perdu. Car il avait perdu cette assiette. D’un coup, il se souvint du plaisir qui, autrefois, lui faisait si chaud de retrouver l’assiette chaque matin à son réveil, douce et rassurante, accrochée au mur de son appartement, heureuse d’être là, sans rien demander à personne. On la lui avait volée, c’est sûr.

— C’est vous qui me l’avez prise, elle est dans vos valises! Je vais tout fouiller, vous entendez! C’est ça, j’ai compris votre jeu, vous cherchez à me faire souvenir et quand je me souviens, plus rien, vous me l’ôtez aussitôt! Eh bien voilà, vous devez être content maintenant, je voudrais mon assiette, je n’arrive plus à siffloter et je suis malheureux.

Pierre l’aurait juré, Adrien souriait dans l’ombre de sa capuche de moine. Alors Pierre se leva, c’était à son tour de prendre un ton solennel mais la voix était trop haute, elle tremblotait et rageait déjà qu’on ne la prenne pas au sérieux.

— Et puis j’ai bien vu que vous m’avez parlé au féminin tout à l’heure, je ne suis pas sourd!

La voix était totalement ridicule, secouée de tré-molos. Elle s’obstinait quand même.

— Je vais vous dire, moi, même si vous m’avez sauvé la vie, vous me voulez du mal parce que vous êtes un assassin, vous ne pensez qu’à nuire. D’abord, votre père, qui me dit que c’est vrai qu’il souffre en ce moment dans sa chambre, que vous ne l’avez pas tué lui aussi pendant une de vos fameuses urgences!

— Taisez-vous!

Adrien s’avançait et de sa main gantée, faisait tomber le capuchon. Le visage tourmenté de tics ressurgissait.

— Je n’ai pas tué mon père! Le cinquième, non, le sixième, enfin le dernier que j’ai tué, c’était un vieux pianiste, enfin je crois, je ne sais plus, c’est terrible, tout d’un coup je ne me souviens plus… La pluie battait les vitres et le feu avait l’air moins joyeux. Adrien et Pierre étaient debout l’un en face de l’autre, si près qu’ils auraient pu se toucher, et on aurait dit que la face ronde de l’un et les joues creuses de l’autre se confondaient en un seul visage, la bouche de Pierre qui autrefois s’arquait pour siffloter et les lèvres trop minces d’Adrien, les yeux de larmes du myope et le regard de mort de l’homme au manteau blanc.

Adrien et Pierre en étaient à se mesurer comme des enfants dans la cour d’école. Au fond de la salle, il y avait toujours les flammes droites des deux chandeliers et les vagues silhouettes des valises, des sacs à dos et des sacoches posées sur le sol. Au dehors, l’orage en remettait. Entre deux éclairs, la pluie s’était transformée en neige. Brusquement, tandis qu’un gros coup de tonnerre roulait sur le dos du manoir, les deux hommes se retournèrent ensemble vers l’escalier. Une forme descendait les marches, légère. C’était une femme.

(p. 68-70)